Presse

 

A Montreuil, la Parole errante revient à ses racines,

pour ses probables derniers moments 

 par Geoffrey Navabiant

 

Article paru sur :  toutelaculture.com,  3 septembre 2016

Cette semaine, à la Parole Errante (Montreuil), des interprètes non-professionnels remplis d’envie, dirigés par Matthieu Aubert et Joël Zoumana, ont donné à entendre Didascalie se promenant seule dans un théâtre vide, d’Armand Gatti. Un poème dramatique écrit par l’auteur en 2002, puis lu lors de l’inauguration de cette Maison permanente, dont les locaux ne vont plus être occupés de la même façon, à partir de début 2017. La troupe Algarade de Strasbourg est venue à leur suite, avec un spectacle aux thèmes similaires, à revoir en septembre dans l’Est.

Didascalie se promenant seuleDidascalie se promenant seule dans un théâtre vide : l’introduction d’un cycle de pièces titré La Traversée des langages, imaginé par Armand Gatti, auteur-metteur en scène à l’oeuvre imposante, qui fut très souvent jouée par des non-professionnels aux parcours chaotiques. Depuis 1998, sa compagnie, la Parole Errante, était installée à Montreuil, à la Maison de l’Arbre, un lieu aménagé dans les anciens entrepôts de Georges Méliès. A la fin décembre 2016, le Conseil départemental va « récupérer » l’endroit, comme l’a rapporté, en mai dernier Jean-Pierre Thibaudat. C’est donc de manière un peu logique que le dernier « travail d’été » de la Parole Errante – un « stage d’expérience de recherche théâtrale et de tai-chi-chuan », traversant « la Résistance, la physique quantique, la Kabbale, la Révolution russe, l’astronomie, la forêt de la Brocéliande, etc. » – est retourné au texte qui avait servi à son inauguration.

Didascalie se promenant seule dans un théâtre vide, donc. Un poème dramatique travaillé cet été à Montreuil, par des acteurs non-professionnels de tous âges, sous la direction d’Idéokilogramme, structure de production théâtrale installée à Montpellier. En août 2015, un chantier similaire avait donné, au sein du même lieu, une mise en scène très prenante du Cheval qui se suicide par le feu, autre texte signé par Gatti en 1977. En cette soirée de 2016, c’est le comédien Joël Zoumana, également co-metteur en scène aux côtés de Matthieu Aubert, qui a ouvert la danse avec flamme : il incarnait la didascalie du titre, désireuse de dialoguer avec les personnages de l’oeuvre, des « groupes ».

Ces entités dramatiques, comment les qualifier ? Groupes composés des métiers du théâtre, essayant d’entrer en résonance avec un autre groupe, celui des possibles… Ce dernier se fondant sur des figures réelles : celle de Jean Cavaillès, notamment, philosophe des mathématiques et fondateur, en 1942, du réseau de résistance Cohors, qui fut finalement arrêté et fusillé au Polygone d’Arras. Deux livres traversent le poème : un ouvrage jamais écrit, que Cavaillès rêvait d’entreprendre avec Emmy Noether ; et le Livre de la Création, connu aussi sous le nom de Sefer Yetsirah. Au long de l’action de Didascalie se promenant seule…, ces idées en mouvement s’interrogent entre elles, dans le cadre de la Parole Errante d’il y a dix ans, décrite dans le texte. Les oiseaux de la ville de Montreuil, incarnés par certains acteurs, participent aussi au dialogue.

Cette oeuvre en forme de préambule est destinée à poser l’enjeu du cycle La Traversée des langages : confronter la parole des scientifiques, des philosophes, des mathématiciens, des linguistes… à celle des poètes. Le style d’Armand Gatti demeure à la fois abstrait, très oral, et bien sûr taillé pour le collectif. La forêt de mots qui s’offre à nous, très vaste, marque. Mais surtout, sous nos yeux, l’oeuvre n’est apparue ni datée, ni vieillie : on aime qu’elle procède par questionnements, qu’elle tourne autour des mêmes motifs, qu’elle fasse entrer en résonance les forêts… Au cours des deux soirs de spectacle, les comédiens qui l’ont portée ont su lui donner beaucoup de rythme et d’humanité, inventant des espaces à partir de rien, avec force et simplicité, au cœur d’une scénographie ouverte, à la fois discrète et inspirante. On garde en tête des passages : le jeu physique de la Didascalie au départ ; le dialogue avec les marins du Cuirassé Potemkine, cachés dans les gradins ; l’intervention du Réel, figuré par une actrice nous demandant, en plein spectacle, si nous « n’aurions pas trouvé le livre qu’elle a oublié sous son siège » ; la figuration d’un arbre, au sol… D’autres finiront sans doute par revenir.

On se prend à rêver, dès lors, de voir le cycle remonté en entier : car recevoir cette langue dense amène toujours un peu de souffle, en nous. On peut prédire que cette oeuvre littéraire ne va pas de sitôt quitter les scènes théâtrales – ou non-théâtrales – et ce malgré les changements à venir à la Maison de l’Arbre pour 2017…

Suite à Didascalie se promenant seule dans un théâtre vide, la troupe Algarade de Strasbourg a interprété une partie de L’Inconnu n°5 du fossé des fusillés du pentagone d’Arras, autre texte d’Armand Gatti, écrit en 1996. (Chef de troupe : Moha Melhaa. Troupe composée de Kevin Back, Francisco Guerrero, Ane Groh, Maxime Knepfel, Alexandru Panfile, Sophie Poma, Nadège Rigault, Maria-Luisa Ugaz-Merino, Maxime Weinmann.) Ce travail – des « opéras », contenant toutes les thématiques du cycle La Traversée des langages – sera présenté les 29 et 30 septembre à Strasbourg (Maison de l’Amérique latine).

Didascalie se promenant seule dans un théâtre vide a été interprété par Benoît Artaud, Alexeï Blajenov, Pierre Descamps, Estelle Guérot, Dominique Habib, Fotini Panoutsopoulou, Liliane Plaquet, Jemma Saïdi, Philippe Serra, Sarah Sourp, Dalila Tehami, Léa Visinet, Joël Zoumana. Mise en scène : Matthieu Aubert. Scénographie : Stéphane Gatti. Assistant à la mise en scène : Joël Zoumana. Stagiaire à la communication : Pierre Descamps. Coproduction : Idéokilogramme / La Parole errante.

 

Visuel : © Idéokilogramme / La Parole errante

 


Armand Gatti : vers une liquidation judiciaire de La Parole errante? par Jean-Pierre Thibaudat. Mediapart, 19 mai 2016


Article paru dans Le Parisien le 9 décembre 2013

Article paru dans la Revue Cassandre/Horchamps, n°100, janvier-mars 2015


Dans les pas du poète, du monde entier à sa maison.

Entretien de Stéphane Gatti

 

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Revue Cassandre / Horschamps

www.horschamp.org


 

 

 

 

 

 

 


Article paru dans Le Parisien le 9 décembre 2013


NB : Le Président du Mali, Ibrahim Boubacar Keïta, a inauguré le 9ème Salon de l'artisanat du Mali,

à La Parole errante, le 7 décembre 2013


 


  

Article paru dans le n° 94 de la Revue Cassandre/Horschamp. Eté 2013


La maison de la parole. Par Olivier Shneider - Lire l'article en format PDF

 


   

Article paru dans Le Parisien du 12 juin 2013

 

Ta parole, le petit festival devenu grand. Marie-Pierre Bologna Lire l'article en format PDF

 


 


  

Article paru dans le n° 84 du journal de la ville de Montreuil, Tous Montreuil,
du 23 octobre au 12 novembre 2012


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En savoir plus sur l'émission de radio Paroles errantes, diffusée le 6 novembre 2012 sur France Culture.

 

Erratum : le site de la radio web de La Parole errante est www.radio-gatti.org

 


 

Article paru dans le n° 104  du journal CQFD d'octobre 2012


Le Firk, c’est chic

 

À Montreuil au 7, rue François-Debergues, dans le neuf-trois, le café-librairie Michèle Firk est animé par une dizaine de copains et copines « organisés de manière coopérative pour tenter de créer un lieu intermédiaire ouvert sur la ville ». Poussons la porte.

par Rémy Cattelain {JPEG}Dans les rayonnages se pressent des centaines de romans, livres de socio, de philo, d’histoire, quelques pièces de théâtre, des fanzines, des bédés, des livres pour enfants petits et grands, un infokiosque.

« Vous voulez boire quelque chose ? propose Niko, un café, un thé... » On demande si on est obligés, comme dans n’importe quel café. « Bien sûr que non ! On n’est pas obligé de consommer ici. Même les livres. Si tu veux, tu peux prendre un bouquin, tu te poses là, tranquille et puis tu bouquines comme tu le souhaites. » Le classement des livres donne une idée de l’orientation tout à fait claire de l’endroit : question de genre, histoire, sociopolitique, frontières, anti-indus… Ici le livre est contestataire, parfois militant, souvent corrosif. « Mais pas seulement ! », ajoute Bérénice. On ne trouvera pas les best-sellers de la rentrée littéraire, mais les dernières parutions des éditeurs indépendants mélangées à des livres d’occasion à prix cassés. Et l’on finit souvent par tailler le bout de gras à propos d’une BD ou d’un Deleuze, accompagné ou non d’un café.

Le café-librairie Michèle Firk [1] , ce n’est pas vraiment un café et pas vraiment une librairie non plus. Ni une bibliothèque. Ni un lieu de réunion, de diffusion, de rencontre… Chez Michèle Firk c’est un peu tout ça à la fois, enveloppé dans des tapis et débarrassé de tout recours à l’informatique : « Depuis le début, on s’est dit qu’on s’interdirait la présence de tout ordinateur ici », précise Grégory. Renouer avec le papier, avec sa temporalité et sa permanence, jusque dans la gestion des stocks et des comptes. C’est plus difficile au quotidien, mais bien moins virtuel aussi. Grégory nous explique : « Le local nous est prêté par La Parole Errante [2]. Et nous, on est tous bénévoles de l’association. On est donc totalement autonomes.

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Alors c’est sûr qu’économiquement c’est assez simple : la vente des livres nous permet d’acheter d’autres livres tout en permettant aux petites maisons d’édition amies de ne pas trop rogner leur marges. »

Ouvert au printemps dernier, l’endroit s’enorgueillit d’avoir déjà organisé des concerts de soutien (aux familles des inculpés de Villiers-Le-Bel), des soirées de présentation (revues Z ou Article 11) ou des débats (Do it yourself, Jujitsu et politique...). Et leur programme pour 2012/2013 promet d’être riche. Ouvert du mercredi au dimanche inclus, parfois jusqu’à très tard, les bénévoles vident cafetière sur cafetière pour tenir le rythme.

Alors, tout va pour le mieux, dans le meilleur des mondes des livres ? « Comme souvent, ce qui est passionnant mais difficile, c’est le côté collectif, tempère Bérénice, c’est beaucoup de boulot pour si peu de personnes. Et puis parfois on est pas d’accord et ça gueule… » Parfois aussi la critique n’est pas qu’interne. Et nombre de grincheux ont reproché aux cafetiers-libraires de ne faire, en fin de compte, que tenir un commerce comme un autre. Pourquoi faut-il payer les livres ? Les cafés ? Même si ce n’est pas cher. « Évidemment, acquiesce Niko, on aimerait tous que tout soit gratuit ici. Mais les livres ne se font pas tout seuls : il y a des éditeurs indépendants derrière ces livres, des éditeurs qui payent le papier et des gens. Si on ne paye pas ces livres-là... ils ne seraient pas imprimés et nous n’aurions que les livres d’Alain Minc à lire. Avouez que ce serait con ! »

« Nous ce qu’on veut, conclut Sara, c’est créer une librairie qui nous ressemble, avec les livres qui nous plaisent... pour permettre à tous de les lire. »


Notes


[1Michèle Firk était une cinéphile active, critique de cinéma à Positif mais aussi une militante passionnée (porteuse de valise pour le FLN algérien). Elle rejoint la guérilla au Guatemala et préfère se suicider que d’être arrêtée pas la police en septembre 1968.

[2La Parole Errante, qui accueille la librairie, est un centre international de création et de diffusion dirigé par le dramaturge anarchiste Armand Gatti et Jean-Jacques Hocquard au 7, rue François-Debergue, Montreuil-sous-bois.


 

Article paru dans le n° 75 du journal de la ville de Montreuil, Tous Montreuil,
du 17 avril au 14 mai 2012


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Article paru dans le n° 72 du journal de la ville de Montreuil, Tous Montreuil,
du 6 février au 19 mars 2012


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Article paru dans le n° 71 du journal de la ville de Montreuil, Tous Montreuil,
du 14 février au 5 mars 2012

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Article paru le 23 avril 2009 dans le n° 926 de la Revue hebdomadaire Lien social



 

 


 

Revue de presse culturelle d'Antoine Guillot

FRANCE CULTURE 02.03.2015  -  Défense des territoires de la République

 
"Aujourd'hui, plus que jamais, nous avons besoin de récits : c’est indispensable à l’existence même d’une société laïque", tel est le cri lancé par des metteurs en scène et directeurs de CDN, qui défendent leurs théâtres comme "territoires de la République". Et pendant ce temps, le ministère de la Culture semble lâcher la Parole errante d'Armand Gatti... ECOUTER EN LIGNE 


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La Parole errante : un lieu et un livre

 

 

 

La Parole errante est un livre d'Armand Gatti

publié aux éditions Verdier en 1999.

 

 

 

 

 

 

 

Préambule par Michel Séonnet


Nous en marche vers l’univers
L’infini est une région. Il faut s’y diriger (p. 1353).

 

Au cours de l’été de 1980, à Pianceretto, dans le Piémont italien, dans cette autrefois « maison de la mère » devenue désormais maison d’écriture, la table de travail de Gatti était presque entièrement occupée par des tas plus ou moins épais de feuilles manuscrites. Bien une trentaine en tout. Disposés côte à côte, sur plusieurs rangées qui parfois se chevauchaient. Comme une sorte de mosaïque. Mais dont à tout moment l’ordre semblait pouvoir être bouleversé. Chaque tas se différenciait par des mots écrits en gros caractères, calligraphiés presque, dont les lettres de couleur ornaient les feuilles de dessus.

C’étaient les chapitres d’un texte en cours d’écriture.

Autour des chapitres en attente, sur la partie extérieure de la table, il y avait presque autant de livres que de tas de feuilles – on pouvait y lire les noms de Carlo Cafiero, Friedrich Hölderlin, Christophe Colomb ; Berlin aussi ; il y avait même une carte d’Irlande.

Au centre de ce dispositif, il y avait juste assez de place pour accueillir un autre paquet de feuilles – blanches, celles-ci. Et des instruments d’écriture de différentes couleurs.

C’était il y a près de vingt ans.

Le manuscrit en cours avait déjà un titre : La Parole errante.

Et pourtant ce n’est pas ce texte que nous avons aujourd’hui entre les mains. Ou plutôt : c’est celui-ci et ce n’est pas celui-ci. Gatti ne corrige pas. Ne modifie pas. Il réécrit. Tout. Chaque fois depuis le début. Et parfois entre temps il jette, détruit, oublie, égare. Et reprend encore. Mais c’est alors comme si des pans entiers du texte passé lui restaient en mémoire. Des chapitres. Si bien que reprenant tout au commencement pour l’une de ces nouvelles réécritures (pour ce texte-là il y en eut sans doute trois) ce n’est pas face au dilemme de la page blanche qu’il se trouve, mais installé dans ce dispositif que manifestait précisément la table de travail de Pianceretto : la page blanche convoitée tout à la fois par les chapitres en attente de réécriture, par leurs mots, par les mots des livres qui entourent la table, qui tapissent les murs. Si bien qu’effectivement, au moment de reprendre l’écriture, c’est cette évidence qui s’impose :

Les mots me lisent.
Ce sont les premiers mots de ce livre.
Mais ils lisent qui ?
Ce Gatti qui vient de s’asseoir à cette table ?
Celui qui était là cinq ans plus tôt ? Vingt ans plus tôt ? Lequel est « le vrai » ?

 

Au moment où l’écriture du livre (re)commence, la scène est donc en place. Comme un dispositif dramaturgique. Avec ses rôles. Ses positions. Ses espaces.

Il y a les mots. Les phrases. Les chapitres. Ceux des tentatives précédentes. Ceux de deux manuscrits autrefois perdus, abandonnés (l’un, pendant la guerre, mangé par un mouton ; l’autre après la guerre, emporté par une crue de la Seine). Ceux des pièces écrites, des films réalisés, des livres lus, relus, mots complices de Michaux, Joyce, Tchouang-tseu, Walter Benjamin, et bien d’autres.
Il y a les événements. Ceux du siècle. Ceux que l’histoire a retenus et ceux qu’elle a écartés. Tous ces gestes d’hommes, d’animaux et d’étoiles qu’une même lumière semble avoir attirés
: la révolution ? Il y a les différentes existences de celui qui s’assoit à la table.
Existences vécues. Imaginées. Chacune estampillée d’un numéro de matricule (le matricule, depuis les camps de concentration, c’est la signature du siècle).
Il y a :
l’enfant de Chicago,
l’enfant de Monaco,
le résistant,
le déporté,
le parachutiste,
le journaliste,
le cinéaste,
le responsable artistique,
celui des interrogations cubaines,
celui des écritures chinoises,
l’anarchiste,
l’ouvrier des usines de Berlin,
l’homme de Montreuil.
Quand tous sont réunis (mots, matricules, événements) l’aventure d’écrire peut commencer.

Notre scène [disent les mots], c’est toujours une écritoire. Elle a été conçue pour que nous existions. Des pages blanches nous accueillent. Le plus souvent, et selon l’humeur, elles nous entraînent dans la grande aventure de la nuit des signes : la corbeille à papier. Devant l’écritoire, un auteur avec tous ses matricules (même s’il ne peut jamais les avoir tous en même temps). Glissent des pans de monde autour de l’écritoire. Ils dérivent. (Jamais chez nous.) Les mondes errent à l’intérieur des hommes et de leurs matricules. Face à eux nous devenons l’attente : l’attente infinie de la chose écrite (p. 1351).

 

Attente de la chose écrite, ce livre.
Non pas « récit » (même si des récits ne cessent de le traverser).
Non pas « essai » (même si les mots y deviennent vite tentative de penser – l’écriture, le politique).
Pas même poème (même si, à simplement mettre bout à bout les poèmes qui l’illuminent, il y aurait de quoi composer un des recueils de « grande poésie » de ce temps).
Mais mise en mouvement (des mots, des chapitres, des matricules, du monde tout autour) pour que de « récits » en « poèmes », de « poèmes » en « essais » advienne précisément cette chose écrite.
Ce livre – aussi consistant qu’il soit maintenant entre nos mains – est un livre à venir.
C’est un livre qui en toutes ses pages est un livre en train de s’écrire. Le temps de l’écriture et celui de la lecture ne font qu’un. Ouvrir ce livre, c’est accéder directement au temps de l’écriture. Non pas livre-objet. Non pas livre-oeuvre. Nous lisons ce qui est en train de s’écrire. Devant nos yeux. Et même si, d’un coup, nous sautons cinq cents pages, ce sera pour nous retrouver, encore, dans le présent de l’écriture.
C’est un livre écrit au toujours-présent de l’écriture.

 

Attente de l’écriture, ce livre contient de fait sa propre préface il faudrait même dire « ses » propres préfaces. Et peut-être, d’ailleurs, les trois cents premières pages (qui se concluent précisément par le chapitre « Les possibilités du livre à venir ») ne sont-elles que ça. Pré-écriture. Mise à jour des thèmes et des questions.
Prologue. Brouillon. Échauffement. Comme on voudra.
Un livre en quête de sa propre possibilité.
Ce qu’il pourrait être.
Ce qu’il pourrait ne pas être.
Possibilités scandées pendant douze pages (de 27 à 41) comme à tenir ouvert, dès le début, l’éventail de toutes les routes qui
seront parcourues.

Par exemple :
Ce pourrait être la métaphore d’un homme et ses âges, devenus tout un siècle dans un personnage, acculés à trouver un langage qui unifierait (en les déchiffrant) les temps des multiples horloges dont nous sommes tramés. Mort dans la plupart de ces horloges, l’homme du siècle ne sait dans laquelle il se survit.
Ou encore :
Ce pourrait être la reconstitution d’un personnage… par ses propres trajets :
– D’une mer à l’autre, de la Baltique à l’Atlantique, le trajet de Friedrich Hölderlin (à la recherche du soleil) ;
– D’un continent à l’autre, de l’Europe à l’Amérique, le trajet de Christophe Colomb (guidé par le soleil) ;
– Du marxisme à l’hôpital psychiatrique, des territoires de l’Anarchie au mont des Oiseaux, le trajet de Cafiero (foudroyé par le soleil).

Mais aussi bien (ou plutôt : en même temps) :
Ce pourrait être la contrefaçon d’un écrit impossible, où l’organique de l’arbre répond à l’agir de l’animal, et l’inorganique minéral au cri de l’homme. Écriture où tous se retrouvent pris dans le même jeu de pigeon vole – non pour dire une chute vers le haut (l’envers d’un continuel paradis perdu), mais pour donner des ailes à un papier sur lequel des caractères sont écrits.
Ce pourrait alors être la tentation d’inverser la chute d’Icare…

C’est un livre qui n’a de cesse que de vouloir inverser les chutes (mais n’est-ce pas le cas de toute l’
œuvre de Gatti).
Si bien qu’ici – page 312 – il bute sur quatre mots :
Baleine
Juif
Indien
Loup

Quatre mots-proie, avec le mot bête par-devant […] Quelques voyelles et quelques consonnes (même pas un alphabet) se répondant dans une tragédie permanente : l’extermination.
C’est peut-être cela le « sujet » de ce livre.
Inverser le sens de l’extermination ?

Avec ces quatre mots commence (peut-être ?) l’écriture du livre. Son errance. Une errance géographique, d’abord. Chronologique, même. Des pays sont parcourus. Des lieux. Des villes.
URSS.
Cuba.
Berlin.
Montbéliard.
Saint-Nazaire.
Irlande.
À simplement les citer, on pourrait avoir là les têtes de chapitres d’une habituelle biographie. Ce sont des pays – des villes – où Gatti est passé. Où il a vécu. Où il a rencontré des hommes, des femmes. Où il a aimé. Où il a écrit.
Mais ce sont avant tout des pays – des villes – qui, chacun à leur manière, se sont trouvés à la croisée des interrogations.
Utopie et histoire.
Écriture et révolution.
Questionnement à l’oeuvre à chaque page de ce livre.
Page 159 (et page 461, aussi) :
Si nous sommes partis sur les pistes du langage, c’est l’utopie qui nous y a conduits. Parmi le peu de réalités dont nous disposons, c’est la seule à être en état de guerre dans ce corps cosmique dont nous sommes partie (inconsciente) sans en avoir le langage. De cette empoignade entre réalités et réalités qui s’ignorent, nous n’avons restitué qu’un cri : LA PAROLE ERRANTE que bien souvent, même, les matricules n’arrivent pas à traduire. Quels que soient nos manuscrits, nos lieux habités ou inhabités, il y a toujours dedans un moment de l’espace cosmique.

Page 1322 :
Pour nous, quelle que soit la forme ou les appellations, c’est toujours à la croisée des deux mêmes segments que nous nous crucifions : l’utopie et l’histoire y deviennent l’écriture, et l’événement y devient oeuvre ou style de vie. Et lorsque nous sommes las, nous prenons les deux noms, les mettons dans un même baluchon, croyant chaque fois réaliser enfin la synthèse. C’est devenu un spectacle.
Nous n’en avons pas d’autr
e.

Page 1346 :
Nous sommes venus apprendre… les mots que doivent inventer les révolutions pour être. Comment les mots et les révolutions peuvent vivre côte à côte en pleine tendresse, et acquérir les vertus des vieux couples. Comment chaque jour ils doivent se réinventer les uns les autres – les vérités de la veille étant moribondes le lendemain. En ce qui nous concerne, mettre fin aux fatalités écrites qui disent la révolution fausse couche des mots, et les mots fausse couche de la révolution.
Utopie et histoire.
Écriture et révolution.
Des forces antagonistes plus souvent que complices.
Ce livre est l’espace de leur affrontement.
Avec désastres.
Avec déchirements.
Avec les morts plus d’une fois écrites de l’auteur lui-même.
Avec le deuil des mots venus de l’enfance : classe ouvrière, internationalisme. Piétiné par l’histoire, l’héritage du père. Deuil douloureux. Mots que l’on devine en sang. Et la Terre promise, aussi. Et l’avenir pour lequel il fut tant sacrifié – Nous
avons mangé notre futur.

Viendra le constat (page 1041) :
Fini le messianisme.
Alors les mots demanderont :
Où aller ?
Et la réponse sera peut-être : dans l’infini du livre.

 

L’errance continue. Mais à travers des pays que l’écriture fait naître sur la page (Pays du Milieu – page 1287 ; Pays de Zhu – page 1400 ; Pays de Sudham – page 1498).
Peut-être sont-ils les mêmes que ceux déjà parcourus – et parfois ils le sont.
Peut-être les événements qui les constituent ont-ils déjà été dits – ce sont toujours les mêmes moments du monde.

Mais à ainsi les reparcourir, l’écriture dévoile – peut-être même en prend-elle conscience – sa vraie nature. Un mot ne vient pas sur la feuille pour effacer le précédent – mais pour l’enrichir (Enrichissement de l’un par l’autre).
Un moment du monde ne vient pas effacer ceux qui l’ont précédé – mais, au contraire, il est la possibilité chaque fois renouvelée de tous les convoquer.
Les chapitres qui composent ce livre ne viennent pas rendre caducs ceux qui les ont précédés. S’ils reviennent sur des faits, des gestes, des paroles que les pages ont déjà accueillis – le même nom de ville, de femme, de bataille – c’est pour les redécouvrir, enrichis de tout ce qui a précédé.
Pour les mots, cet enrichissement se dit métaphore – Notre réalité, ce sont les métaphores qui nous la donnent, disent les mots.
Par elles chaque mot à la possibilité d’accueillir l’univers entier, d’être lui et tous les autres en même temps.
Pour le monde (l’histoire, l’écriture) cet enrichissement se dit itération :
L’itération – le faux retour en arrière, le deuxième départ, la façon de métamorphoser le passé en présent et, dans la même opération, le présent en passé (page 1548).
Qu’on relise bien ce qui est dit là. Car c’est peut-être, avec une extrême précision, la manière d’aller et de revenir de ce livre. Sa manière d’errer. De métamorphoser le passé en présent.
Rien ne peut y être définitif. Toute partie, tout texte, tout chapitre, n’y est par nature que tentative, essai, brouillon. La redite est manière de dire. Il n’y a même pas retour en arrière puisque, d’une certaine manière, il n’y a ni avant ni après. Tout est toujours déjà là sur la table. Au présent d’écrire.

 

Un autre mot vient désigner la manière d’aller de ce livre : esquisse.
Un mot introduit page 993 sous la tutelle de Léonard de Vinci. Pour lui – mais aussi : par lui – l’esquisse est la Création.

L’esquisse porte toutes les possibilités d’une oeuvre qu’on projette, tandis que l’oeuvre réalisée les détruit toutes pour n’en garder qu’une seule… L’esquisse est une divinité aux mille bras. L’œuvre achevée est un unijambiste qui tourne en rond autour de lui-même.

L’esquisse est à la peinture ce que le brouillon est au livre.
Et ce livre, plus d’une fois, annonce qu’il se lance dans des pages de brouillon.
C’est un livre qui brouillonne pour échapper au fini. Pour laisser la possibilité de l’infini infiniment ouverte.
Aux figures si souvent parcourues de l’Exode, de la Longue Marche, du mouvement messianique, à ces figures du temps et de l’histoire mais qui sont tout autant figures du livre (le début et la fin, le commencement et le dénouement) il substitue l’itération.
Et avec l’itération, vient la spirale.
C’est elle qui s’offre comme mouvement à l’ensemble du livre. Spirale multipliée selon toutes ses métaphores – tour, tourbillon, turbulence, danse, déluge même.

Ici commence pour nous, mots, la liberté (la vraie, qui n’a jamais été autre que l’herméneutique) ! L’itération nous fait porteur du vrai et de son message (qui là où nous ne sommes pas, la page d’après, devient le faux et son message). Qu’est-ce qui est vrai ? qu’est-ce qui est faux ? Serviteurs d’apparat de l’itération, nous rendons fous les ordinateurs […] C’est le chaos qui devient l’ordre du mot (p. 1551)

Parce qu’il est l’ordre du monde, aussi.
Cela, la science contemporaine, la physique contemporaine, ne cessent de le répéter. D’où la formidable attirance des mots de ce livre pour la physique quantique, les incertitudes, les réalités fractales. Parce que si l’écriture a quelque chance de devenir véritable dialogue avec l’univers il lui faut bien chercher ses métaphores – et même plus, peut-être : sa grammaire – au plus près des formes et des modèles qui s’efforcent d’en devenir le langage.

Pour le mot, comme l’atome, une équivalence : la particule (la syllabe) est la même chose que son onde (le sens qui l’accompagne).
L’univers est quantique. Le défi posé à l’écriture, c’est de le devenir aussi. Jusqu’à faire subir aux vieilles catégories de la linguistique (fossoyeuse de la parole, comme il est dit plus d’une fois) le même sort qu’ont subi les anciennes différentiations de la physique. Que l’atome soit une onde n’exclue pas qu’il soit en même temps une particule ; que le mot soit porteur de sens n’exclue pas qu’il soit pleinement lettres et syllabes. L’un n’exclut pas l’autre. Toutes les possibilités de l’un sont des possibilités de l’autre. Toutes les possibilités des mots (lettres et syllabes), sont des possibilités du sens. Et donc des possibilités du monde.

 

Comme il y a des galaxies spirales, ce livre est un livre spirale.
Et d’ailleurs, pour avoir affirmé à de nombreuses reprises qu’il n’y a de révolution que celle du soleil, il lui faudra bien constater que la rotation autour du soleil n’étant ni un cercle, ni même une ellipse, mais bien une spirale, il n’y a donc, aussi, de révolution que spirale.
Et c’est une spirale qui, comme tout, s’écrit à l’intérieur d’une agonie.
Ce qui enfante tout (nos révolutions quelles qu’elles soient, nos cris, nos expériences, nos enthousiasmes, nos prières) c’est le mouvement en profondeur de la Terre qui refroidit. Le Soleil, les planètes, leurs circonvolutions, leurs ellipses, vivent l’agonie d’une étoile. Le Soleil n’est pas différent de l’homme, et l’homme de ses écritures, ils sont un moment d’une même agonie parmi des milliards d’autres (p. 1352).
Mais – est-ce là leçon d’hélice ou de derviche tourneur ? – à force de tourner – et malgré l’agonie (toutes les agonies) – la spirale devient envol.
Envol des mots.
Envol du livre.
Ce livre est tout entier voué à l’envol (un livre peut-il s’envoler ?).
Envol – Léonard de Vinci.
Envol – l’anarchiste Cafiero battant des mains et cherchant à
devenir oiseau.
Lieu d’envol, ce livre, pour tant et tant d’oiseaux.

Le fondateur de toutes les écritures, c’est le vol des oiseaux. Toutes, à des moments différents, sont venues des trajectoires que les oiseaux, selon les saisons, tracent dans le ciel. Elles ont leur place dans les premiers jours de la Création […] Ces trajectoires fondatrices sont encore aujourd’hui la partie vive de la chose écrite – les mots sur le papier n’en étant que les fantômes (p. 1613).

Mais l’envol n’est jamais tentative de fuir dans un ailleurs, un autre monde, ou même une utopie. Le vol est ce qui installe le plus sûrement dans la vocation du monde.
Lorsque – page 1605 – le livre annoncera qu’il devient LE LIVRE DES OISEAUX, ce sera pour devenir poème, pour que le poème devienne robe de femme martyrisée (Rogelia Cruz, guerrillera guatémaltèque), pour que la robe indienne devienne l’arcen- ciel, et l’arc-en-ciel, l’immensité des mots.

 

Si l’on s’en tenait aux thèmes, aux références, aux personnages évoqués, convoqués, aux obsessions d’oiseaux et de vol, à la présence d’Auguste (le père), de la baleine, de l’archéoptéryx, aux rêves d’idéogrammes, aux arbres, au maquis, à la Chine, etc., on pourrait dire qu’il n’y a rien de nouveau dans ce livre. Que tout ce qui est mis en oeuvre ici l’a déjà été ailleurs.
Alors pourquoi, ce livre ?
Pour que ce siècle, malgré tout (mot ultime des révolutions perdues), malgré ses désastres, ses défaites, ses rêves tombés en cendres, ses exterminations, puisse, lui aussi, devenir vol, oiseau ?
Pour que ceux qui ont connu ces défaites, ces cendres, ces exterminations (loup, baleine, Juifs et Indiens), puissent, eux aussi, avec leur siècle, trouver place dans la grande spirale de
l’univers ?
Les enfants juifs (1 500 000 assassinés) la seule raison pour un mot de ce siècle de s’écrire… Par eux, et seulement par eux, les mots peuvent continuer leur alliance avec les hommes qui, plus ou moins conscients, les écrivent (p. 1699).

Ou bien, dans le même mouvement, pour que, avec eux, parmi eux, celui qui tant d’années durant a couvert des milliers de pages, devienne lui aussi moment de l’univers ?
Nous, en marche vers l’univers, disent tous ensemble les pronoms du livre.
Mais pour cela, il faut devenir poème.
Ce livre est la tentative d’y parvenir.
La tentative d’un homme de devenir poème avec les mots de son siècle et de toutes ses existences, pour devenir étoile parmi les étoiles – agonie parmi des milliards d’agonies.

 

La Parole errante / Armand Gatti. - Lagrasse : Verdier, 1999  - 1757 p. : couv. ill. ; 23 cm. ISBN 2-86432-311-7

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